La Diversité et le recrutement

Lorsque cela m’a été proposé d’écrire une tribune, destinée aux professionnels Afro-Français, sur les bonnes stratégies pour réussir son entretien d’embauche, je ne saurais dire combien je me suis senti confus, et en même temps combien la pertinence de cette demande s’est révélée à moi.

Mais si j’accepte finalement d’écrire cette tribune c’est parce que j’admets sans conteste que le recrutement est un métier difficile, il s’agit d’une rencontre humaine qui peut parfois être déterminée par d’autres facteurs au-delà de la compétence recherchée qui justifie la rencontre elle-même.

Recruter c’est un acte d’intérêt commun, pour le candidat et pour le recruteur, c’est donc un acte important pour les deux, d’où la nécessité d’être honnête l’un envers l’autre pour éviter les erreurs de jugement.

Cependant si j’étais confus à la soumission de cette demande, c’est parce qu’un entretien d’embauche devrait normalement se préparer de la même manière, pour n’importe qui, dans un monde idéal ! Et surtout la littérature sur le sujet ne manque pas. Un candidat doit donc, avant de se rendre à son entretien d’embauche, au moins connaître les points suivants sur l’entreprise qui le reçoit :

  • Son activité,
  • Son organigramme : son PDG, son DG, le manager avec lequel le candidat pourrait travailler
  • Ses principaux concurrents
  • Ses chiffres clés : CA, le résultat, l’effectif…
  • Son actualité,
  • Ses nominations récentes
  • Ses distinctions récentes : label de la diversité par exemple…
  • Le parcours du recruteur qui le reçoit
  • Son dress code

Sauf qu’ici la question concerne les Afro-Français ! Seraient-ils donc une population à part pour laquelle il faut prévoir d’autres outils afin de leur concocter une préparation spéciale ?

Ce n’est pas mon sentiment, et je ne crois pas non plus que ce soit l’intention de cette demande. Et je dirai même à ceux qui redoutent encore la différence que les entreprises qui ont des équipes diversifiées, hommes et femmes d’horizons divers qui représentent la France d’aujourd’hui, sont plus performantes. Ces Français sont donc un atout pour la France et pour ses entreprises à travers le monde. Tous les chiffres le montrent, la diversité est un levier de performance et de croissance.

Je sais par ailleurs que le recrutement d’employés issus de la diversité demeure toutefois un défi colossal pour beaucoup d’employeurs en France. Plusieurs mesures sont à l’essai pour répondre à cette anomalie. Par exemple, la diversité peut devenir une thématique de communication privilégiée ici, un élément clé du positionnement institutionnel là-bas etc.

Cependant, la diversité ne doit pas seulement représenter une opportunité d’image pour l’entreprise ! Et les entreprises qui, de plus en plus, décident de combattre les discriminations liées à l’emploi ont raison ! Elles savent que le défi de la performance à l’échelle nationale et internationale se joue sur la compétence, sur leur capacité à répondre aux exigences des marchés multiples ! Pour être compétitive, une entreprise doit donc donner la preuve de sa diversité pour attirer les meilleurs talents, nationaux et mondiaux, car la diversité est une source d’innovation et elle offre la possibilité de s’adapter et d’innover face à une demande de plus en plus mondialisée. La diversité est donc un atout et l’entreprise qui mise sur elle est sans doute gagnante.

Ainsi, un candidat, quel qu’il soit, qui a donc les compétences pour le poste pour lequel il est convoqué en entretien, et qui a bien préparé son entretien, ne doit pas s’inquiéter pour sa différence, au contraire, c’est même un atout. Car il pourra apporter un oeil neuf à cette entreprise, il apportera également une autre manière de penser, de faire, d’opiner, c’est donc une valeur pour les entreprises intelligentes !

Il n’a donc pas besoin d’un arsenal spécifique pour son entretien à part la préparation habituelle disponible dans la littérature dédiée. Il faut avoir confiance en son recruteur et savoir saisir cette opportunité pour lui prouver qu’on est le candidat idéal pour le poste. Un recruteur ne doit pas être Color Blind, il doit être Color Brave ! Etre Color Blind consiste à nier que la personne en face de nous est noire pour faire semblant de voir uniquement ses compétences. Or, il faut le savoir, reconnaître même que cette personne est noire, puisqu’elle continuera de l’être après son embauche ! Cette personne aimera intégrer votre entreprise parce qu’elle sera elle-même et que le seul point capital qui a déterminé son recrutement c’est sa compétence ! C’est une marque de grandeur de ne pas la pénaliser pour sa différence, ici la couleur de sa peau ! Et il faut savoir admettre simplement en toute honnêteté que ce candidat a le meilleur profil pour ce poste, et par conséquent se décider de se battre en interne pour bousculer les conventions, c’est çà être Color Brave !

L’entreprise fait cela avant tout pour elle-même, il ne s’agit donc pas de charité ici !

Je dirai donc à tous les candidats, soyez vous-mêmes, connaissez bien l’environnement de l’entreprise qui vous reçoit et ayez toujours en tête que si vous êtes là c’est parce que vous avez des atouts qui l’intéressent.

Cela doit être votre principal moteur et vous devez vous préparer en conséquence pour réussir ce défi !

Ainsi, n’oubliez jamais que l’entretien d’embauche commence dès l’instant où vous franchissez la porte de l’entreprise. Que ce soit des agents d’accueils dans le hall, des hôtesses à la réception principale de l’entreprise, les personnes croisées dans les couloirs, chacun joue son rôle dans votre recrutement.

Soyez courtois et serein avec chacun d’entre eux et si vous arrivez en avance, surveillez vos faits et gestes, vos conversations téléphoniques privées ou autres car tout cela pourrait jouer contre vous si mal interprété. Il n’est pas rare qu’un recruteur se tourne vers ces personnes pour poser des questions sur vous pour une raison parfois banale.

Aussi, renseignez-vous par exemple sur le dress code de l’entreprise avant d’y aller car chaque entreprise a ses propres codes!

Certains vous diront qu’il faut y aller habillé d’une telle manière et pas d’une autre, il

faut éviter telle couleur et privilégier une autre. Moi, j’ai tendance à dire qu’il n’y a pas de tenue prédéterminée pour un entretien d’embauche. Cependant n’oubliez jamais que votre tenue vestimentaire donnera certainement une image de vous, et parfois celle que vous ne souhaitez pas. La tenue sera donc à adapter au contexte de votre recrutement, au cadre de l’entreprise qui vous reçoit et elle devra correspondre à l’image que vous souhaitez donner de vous-même dans un lieu précis et à un moment donné.

En cas de doute, optez toujours pour un costume pour les hommes, un tailleur ou son équivalent pour les dames. A compétences égales, et face à un recruteur efficace, vous ferez la différence par votre maîtrise du sujet autour du poste, de l’entreprise et de son environnement général. Dans le cas où le poste correspond réellement à vos attentes de carrière, n’hésitez pas à vous projeter en approfondissant le sujet par des questions techniques et opérationnelles autours du poste ; missions, possibilités d’évolution etc., et perdez moins de temps avec des négociations sur les horaires ou des tickets restaurant. Parlez également de la division à laquelle vous serez affecté si vous êtes recruté, son organisation et sa hiérarchie.

Positionnez-vous sur le long terme en cherchant à connaître le plan de carrière de l’entreprise, sa politique de formation et les formations prévues pour ce poste en particulier.

Intéressez-vous également aux valeurs de l’entreprise, vous pourrez par exemple interroger ici votre interlocuteur sur la politique de l’entreprise en faveur de la diversité, ses actions concrètes dans ce sens etc. Demandez si l’entreprise est signataire de la charte de la diversité, ou, si vous le savez déjà, parlez-en en montrant que vous connaissez son actualité sur ce sujet ou sur d’autres. Et lorsque le moment de parler de votre ancien employeur ou de l’actuel se présentera, faites-le avec magnanimité.

N’oubliez jamais que dire du mal d’un employeur à un futur employeur n’est jamais très élégant, même si vous avez des raisons valables. Répondez avec classe lorsque la question sur le sujet sera posée et reconnaissez plutôt vos échecs avec sincérité en expliquant comment vous avez pu grandir grâce à eux. Vous pouvez aussi mettre en avant votre réseau, si vous en avez un, et dites avec humilité comment il pourra être utile à cette entreprise lorsque vous serez embauché.

Sachez que certains recruteurs seront sensibles à la sympathie, et même à votre look, lorsque cela représente un plus et lorsqu’on a largement dépassé la dimension

essentielle qui est votre compétence. Soyez donc naturellement sympa et smart, car si vous avez le savoir-faire et le savoir-être, c’est sur ces points là que vous ferez la différence.

Bien sûr, puisqu’aussi bien, les Afro-Français ont aussi des points à adapter au contexte français. Ainsi, il conviendra donc de souligner ici quelques points que j’ai pu noter dans mon expérience avec des candidats de cette diversité, qui pourraient créer des incompréhensions inutiles à un public non habitué. En effet, lorsque vous rencontrez un recruteur, il attend naturellement, en général, que vous maîtrisiez ses codes, par conséquent, je souhaitais attirer l’attention de certains Afro-Français sur les points suivants :

Regardez votre interlocuteur dans les yeux

En général, dans les cultures africaines le regard ne se soutient pas, cela varie aussi en fonction de l’interlocuteur, de son statut par rapport à nous. Certains Afro-Français ont vraisemblablement hérité cette tendance de leurs parents. Ce n’est pas un drame puisque dans le contexte africain cela véhicule d’autres sens nobles. Mais chez les Occidentaux, on regarde les gens dans les yeux, on soutient même parfois avec insistance le regard, car il est ici un vecteur de plusieurs informations précieuses dans ce cadre culturel.

Le recruteur a donc besoin de regarder dans vos yeux et de vous voir regarder dans les siens. Ce n’est pas forcément évident lorsque l’on n’est pas habitué, mas vous devez apprendre à doser à bon escient ce moyen de communication important pour votre interlocuteur. Son regard vous dira son approbation, son étonnement, sa crainte ou encore sa confiance. Avec son regard, vous saisirez avec finesse son état d’esprit et le sentiment général du déroulement de votre discussion avec lui.

Sachez résumer pour être synthétique

L’oralité fait aussi partie des nombreuses richesses héritées de l’Afrique. Sachez cependant que l’exercice d’un entretien d’embauche consiste à dégager le meilleur de vous-même pour la compétence recherchée en un temps limité.

Soyez donc pragmatique et concis, allez à l’essentiel et demandez à la fin de la prise de parole si votre interlocuteur souhaite t-il que vous développiez davantage un ou plusieurs points de ce que vous venez de lui dire. En regardant votre interlocuteur dans les yeux, vous pourrez voir si vous avez été convaincant ou si l’expression de son visage exprime un doute qui nécessite plus de matière.

Lorsqu’il vous donnera la parole au début de l’entretien, allez à l’essentiel en parlant de vous par rapport au poste qui vous a fait venir à lui, après une brève synthèse sur votre parcours.

En cas de doutes, demandez lui par où souhaite t-il que vous commenciez. C’est un dialogue, faites donc parler votre recruteur, demandez-lui par exemple par quelle voie il a pu trouver votre CV ? « Quelle partie a particulièrement attiré son attention sur ce document ?

Vouvoyez votre interlocuteur

Toujours dans ce même souci de bien faire, certains Afro-Français passent très facilement du vouvoiement au tutoiement en général. En effet, cela m’arrive quasi-systématiquement dans mon métier lorsque je reçois un Afro-Français que celui-ci passe au tutoiement naturellement au cours de notre entretien. Chez certains, cela représente une marque de confiance, de proximité et parfois même d’amitié. En France, vous vouvoyez tout le monde, y compris dans la correspondance qui suivra l’entretien !

Si cette personne devient votre ami plus tard ou votre collègue ou patron, en fonction des usages du cadre dans lequel vous serez ou de la relation que vous aurez avec elle, vous pourrez éventuellement la tutoyer avec un accord mutuel bien entendu!

Soyez à l’heure

Une panne de voiture, un métro bloqué sur les rails, une rue difficile à trouver etc., cela arrive à tout le monde ! Mais vous devez être à l’heure à votre entretien et de préférence 5 à 10 minutes avant !

Des savants ont écrit sur la notion du temps en fonction de la culture :

l’exactitude, les délais d’exécution, le temps d’attente, la gestion des horaires, le mode de conduite d’une réunion, le choix du bon moment etc. autant de situations où apparaissent souvent les différences de cultures. Mais vous vous vivez en France, cette question ne devrait pas se poser pour vous, même si certains verraient en cela une influence de la culture des parents.

Pour vous, la seule chose qui doit compter c’est d’être à l’heure à votre rendez-vous

et vous devez tout faire pour cela. Ici et ailleurs, un candidat qui fait attendre son recruteur, non seulement il le met dans une situation psychologique inconfortable mais il se met lui-même aussi dans l’embarras car il perdra tout le calme nécessaire à cette discussion importante !

Pour éviter cela, anticipez, appelez le standard de l’entreprise la veille et demandez conseils pour obtenir le trajet le plus court ; nom de métro, station de bus etc.

Vous pouvez également profiter, si vous le pouvez , pour y aller la veille en fin de journée pour mieux calculer votre itinéraire et profiter aussi par la même occasion pour observer les tenues des employés de l’entreprise lorsqu’ils quittent leurs bureaux, et cela vous donnera une idée sur le dress-code. Et lorsque ce retard est vraiment inévitable, appelez votre interlocuteur avant l’heure du rendez-vous pour le prévenir du retard et indiquez le temps estimé d’attente.

Présentez sincèrement vos excuses à l’arrivée avec des mots simples, ne vous perdez surtout pas sur les détails de la couleur de la fumée que votre voiture a expulsée lorsqu’elle est tombée en panne, et laissez votre recruteur conduire l’entretien.

Le candidat de la diversité, ici l’Afro-Français, est un candidat comme les autres. Il n’a donc besoin d’aucune préparation parallèle pour assurer son recrutement. Il est comme tous les autres candidats soumis à l’évaluation d’un recruteur et ce dernier a un cahier des charges qu’il doit savoir respecter, et parfois, influencer positivement en toute honnêteté.

C’est donc du gagnant-gagnant, l’entreprise ne fait pas de la charité, surtout sur ce sujet. Le recruteur doit ainsi être animé, au-delà de son professionnalisme, par le bon sens et l’objectivité.

A la fin de l’entretien, l’Afro-français pourra demander à son interlocuteur, comme le ferait n’importe quel autre candidat, quelles sont les étapes qui suivront cette discussion ? Par quels moyens il sera informé de la décision, par lettre, email ou par téléphone ?

Et il pourra tout noter dans son agenda pour savoir à quel moment relancer son interlocuteur. Il le remerciera enfin pour le temps passé ensemble avant de quitter la salle en suivant les consignes données.

Il enverra un autre email de remerciements dans lequel il réitéra son intérêt pour le poste, il rappellera les délais proposés pour avoir des nouvelles et prendra congé la conscience tranquille car c’est pour sa compétence qu’il intéresse cette entreprise.

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Ricardo VITA
Consultant International en Recrutement
Chasseur de Têtes International chez Robert Walters